Or: Le braquage à 3 100 milliards 

La comparaison des registres douaniers entre Yaoundé et le Golfe met à nu un trafic d’une ampleur inédite : Dubaï a réceptionné 360 fois plus d’or que les volumes officiellement exportés par le Cameroun, déclenchant l’ouverture immédiate d’une enquête judiciaire à la Présidence.

Trois mille cent milliards de francs CFA. Ce chiffre astronomique, qui donne le vertige, représente la valeur de la fortune minérale qui s’est volatilisée des caisses de l’État entre 2016 et 2026. Une décennie de pillage continu, orchestrée à travers un circuit d’exportation illégale d’or vers les coffres-forts de Dubaï.

Mis sur la place publique par l’Initiative pour la transparence dans les Industries extractives (ITIE), les chiffres du dernier rapport de conciliation des données sonnent comme un acte d’accusation implacable contre la porosité des frontières et le manque de contrôle de la filière. Sur cette période de dix ans, les statistiques officielles du Cameroun n’enregistrent qu’environ 200 kilogrammes d’or exportés vers l’Émirat, pour une valeur dérisoire de 10 milliards de francs CFA. À l’autre bout de la chaîne, les douanes de Dubaï déclarent une tout autre réalité : elles affirment avoir vu débarquer sur leur sol pas moins de 73 000 kilogrammes d’or en provenance directe du Cameroun.

De la fuite au canyon budgétaire

L’écart de 72,8 tonnes de minerai laisse un trou béant dans le Trésor public. L’analyse chronologique montre que le phénomène a muté en un véritable système industriel au cours des cinq dernières années. Si entre 2016 et 2020 le différentiel interpellait déjà, c’est entre 2021 et 2025 que le piège s’est refermé.

Sur cette seconde moitié de la décennie, les douanes camerounaises n’ont déclaré que 148 kg d’or sortants (6,7 milliards de FCFA). À l’atterrissage, Dubaï en a pesé 44 000 kg, valorisés à près de 2 000 milliards de FCFA. Plus de 60 % du manque à gagner total de cette fraude transnationale s’est ainsi concentré sur les cinq dernières années.

Pour mesurer l’ampleur du préjudice, cette perte sèche de 3 100 milliards de FCFA équivaut à plus de 20 % de la dette publique totale du Cameroun. C’est un montant supérieur à l’enveloppe requise pour achever l’autoroute Yaoundé-Douala et bâtir plusieurs hôpitaux de référence. En clair : ce sont des routes, des écoles et des blocs opératoires qui ne verront pas le jour, faute d’impôts perçus.

Des valises de lingots et des comptoirs privés dans le collimateur

Le modus operandi de cette évaporation de capitaux repose sur l’informalité de l’orpaillage artisanal. L’or, matière petite, dense et facilement dissimulable, quitte le territoire par valises entières via les vols commerciaux ou traverse les frontières terrestres poreuses vers les pays voisins, avant de rejoindre les circuits officiels de Dubaï, plaque tournante mondiale du commerce de métaux précieux.

Les soupçons se portent massivement sur les comptoirs d’achat privés. Ils sont accusés de sous-déclarer les volumes collectés auprès des artisans mineurs pour maximiser des profits frauduleux exempts de taxes.

Face à la gravité des faits, la Société nationale des mines (Sonamine) tape du poing sur la table. La compagnie publique exige une refonte radicale du Code minier et préconise « l’annulation pure et simple de tous les agréments accordés aux comptoirs d’achat privés », jugés coupables de faillite généralisée dans la traçabilité du minerai. L’objectif de la Sonamine est d’instaurer un monopole public ou un passage obligé par des structures étatiques afin de reprendre le contrôle des volumes réels.

L’onde de choc politique

À la Présidence de la République, le rapport a agi comme un électrochoc. Une instruction ferme a été donnée pour l’ouverture immédiate d’une enquête judiciaire d’envergure. La justice a pour mission d’identifier les auteurs, les complicités administratives et les bénéficiaires de cette filière clandestine qui prive l’État de ressources vitales à l’heure où les budgets s’essoufflent.

L’enjeu de cette procédure est double : il s’agit de récupérer les recettes perdues, mais aussi de restaurer l’autorité de l’État sur ses ressources stratégiques. Reste à savoir si l’enquête ira jusqu’au bout des ramifications logistiques ou si cette affaire rejoindra les dossiers poussières de la République. Pour les contribuables camerounais, ces 3 100 milliards de FCFA évaporés rappellent cruellement que la richesse du sous-sol profite pour l’instant à des réseaux de l’ombre, plutôt qu’au développement de la surface.

Par Julien Efila

 

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